Alber Elbaz: «Une couture à ma manière, “my way”…»

janvier 28, 2021

Le couturier lance une nouvelle griffe, AZ Factory. En retrait depuis son départ fracassant de la maison Lanvin en 2015, Alber Elbaz recevait «Le Figaro» quelques jours avant la révélation en ligne de sa première collection. Rencontre.

Alber Elbaz © 2009 Tim Walker. All rights reserved. Moral rights asserted.

L’heure est au montage du film présentant sa marque AZ Factory lorsqu’Alber Elbaz nous laisse pénétrer dans son nouveau quartier général. C’était il y a quelques jours, à la Fondation Cartier, à Paris. Un espace lumineux que son partenaire, le groupe Richemont, lui a réservé au sein de cet immeuble de verre et de métal signé Jean Nouvel – «Ce bâtiment à l’énergie positive a toujours été un rêve pour moi», se réjouit le Parisien israélo-américain qui nous reçoit à titre exceptionnel.

Invisible et silencieux depuis cinq ans, il n’a rien oublié de cette génération de clientes, fières de leur féminité, tout acquises à ses créations quinze ans durant pour la célèbre maison du faubourg Saint-Honoré. Ces «femmes Lanvin», laissées comme orphelines après le départ déchirant de leur couturier adoré. C’est dire si la révélation de la nouvelle vie créative d’«Alber» va réveiller des désirs, susciter des espoirs, de la curiosité. Agiter la toile surtout, seul vecteur de cette révélation et de sa commercialisation exclusive via les plateformes Farfetch et Net-A-Porter.

À la fois anxieux et joyeux, bardé de masques mais habité par ce projet qui le passionne, derrière le mur sanitaire translucide qui fractionne son bureau, tel un bon génie blond peroxydé, tout de noir vêtu, entouré de ciel, d’arbres et de lumière, il se livre avec délicatesse et poésie. Mais sans réserve ni langue de bois.

LE FIGARO. – En 2019, c’est donc avec le groupe Richemont que vous faisiez alliance pour lancer votre propre griffe, à la surprise générale…

Alber ELBAZ. – Oui, car j’étais sur le point de m’engager avec une autre maison. Il ne restait qu’une semaine avant la signature du contrat mais les choses duraient depuis si longtemps, presque un an… C’était comme un mariage: si les fiançailles se prolongent, c’est qu’il y a un problème. La possibilité d’une rencontre avec Richemont s’est alors présentée, j’ai dit «go» en pensant: «Je peux mettre un deuxième oiseau dans ma main car le premier ne chante plus…» Et tout s’est passé très vite. J’ai choisi mon CEO par Zoom (Laurent Malecaze, NDLR) et Johann Rupert (président de Richemont) ne m’a donné qu’une seule consigne: «Make it fun!» J’ai commencé un mois plus tard.

Après votre départ traumatisant de Lanvin, comment avez-vous vécu et mis à profit ces cinq dernières années?

J’étais un peu partout et nulle part. J’ai fait des petits projets avec des personnes que j’aime mais j’étais comme Charlie Chaplin qui s’autorise à pleurer les jours de pluie pour que ça ne se voie pas. J’ai eu honte d’être hors du milieu de la mode, d’en être sorti comme ça. Je l’avais quitté parce que je n’aimais plus ce métier mais mes amis sont des gens de la mode et je suis fier de faire partie de cette industrie. J’ai dû m’échapper… J’ai voyagé beaucoup, j’ai voulu enseigner… pour mieux apprendre et tenter de donner des contours à mon avenir. Si j’ai vécu la dépression, le vide, j’ai surtout compris qu’être ennuyé, c’est peut-être l’essentiel de la créativité, c’est ce qui la rend possible. On ne s’en rend plus compte quand on va d’un «board meeting» à un autre… Lorsque j’ai pu rêver à nouveau, je me suis retrouvé moi-même et j’ai recommencé à dessiner.

Avez-vous douté avant de vous lancer?

Je me suis beaucoup interrogé sur la question de l’âge car je ne me retrouvais pas dans ce monde où le designer doit avoir 16 ans et le CEO, 22 ans maximum: fais-je encore partie de cette histoire? L’industrie tout entière ne s’intéresse-t-elle plus qu’à la génération Z? Et si tu n’es pas de cette Gen Z, deviens-tu transparent? Existes-tu encore? J’ai voulu connaître ces gens qui allaient faire partie du futur. Je suis allé en Corée, en Chine, en Amérique, partout en Europe, j’ai rencontré des jeunes formidables, sains, qui ne mangent pas de pizza ni de hamburger, comme nous au même âge, qui sont responsables, super conscients de l’état de la planète. Ils vivent avec une sublime idéologie et des informations injectées 22 heures sur 24. Seulement, il leur reste peu de place pour le rêve, pour l’intuition, pour les instincts… Ne pas savoir, c’est parfois utile. Le doute, c’est précieux.

Comment votre projet a-t-il pris forme?

J’avais le rêve et toute l’histoire dans ma tête mais il me fallait d’abord rencontrer un maximum de designers, d’ingénieurs, d’industriels, de techniciens du vêtement. J’ai observé et tout questionné, à commencer par les mots qu’on entend chaque matin: «Corona», «Covid», «Brexit», «exit», «Zoom», «boom», «bio», «sustainability», «gluten no gluten», «season no season», «fake news»… Comment s’y retrouver dans ce monde de contradictions, ce monde de Covid et cette année tellement bizarre et si dure pour les hypocondriaques comme moi? Comment on réagit, nous, les créatifs, les sensibles? Baisse-t-on les bras? Dit-on: «Le monde est horrible et personne n’a plus besoin de rien»? Ou «Moi, je veux la robe en or» ? Mais qui achète encore la robe en or? Où est la mode, où sont ces pièces magnifiques, ces étincelles de beauté, d’extrême excentricité qu’on voit pendant les Fashion Weeks? Invisibles… Mais alors, y a-t-il encore de la place pour le mot beauté? Que veulent les femmes, de quoi ont-elles besoin, que pourrais-je leur apporter? Il fallait que mon propos soit fort parce que celles auxquelles je pensais ont déjà tout.

En quoi votre travail est-il disruptif par rapport à votre passé et à ce qui existe sur le marché?

Je n’ai pas l’intention de casser les codes, je revendique juste une couture à ma manière, my way. Je suis convaincu de la nécessité de tout repenser quand je vois la «high fashion» et le «high street» (la mode de la rue, NDLR), aussi «on high»(perchées) l’une que l’autre, qui vendent à 5 000 euros et à 50 euros le même modèle dans le même tissu! Pour autant, mon histoire n’est pas une révolution ni même un come-back, c’est un «re-set» ; pas besoin de casser l’iPad, ça peut se faire en douceur. Pour moi, ça passe par la naissance d’une usine laboratoire, AZ Factory, qui va aller de A à Z et se donner du temps. Ce sont les premières et dernières lettres de mon nom mais, symboliquement, c’était autant un besoin, celui de reprendre à zéro, à la lettre A, qu’une envie, celle de commencer petit, avec précaution et modestie. Ma mère me disait: «Sois petit et grand ; grand dans ton travail mais petit dans ta vie, sois simple, sois humble.» Nous en sommes là aujourd’hui.

Qu’y a-t-il de si novateur dans votre démarche?

Je suis obsédé par l’idée de produire une mode qui va aller à tous les corps, tous les âges, toutes les tailles, de XXS à 4XL. Et accessible, à des prix «exclusifs pour tous», à partir de 210 euros. Ces créations ne sont dictées que par ma volonté d’identifier les vrais besoins des femmes et de leur apporter des réponses pratiques et esthétiques. Pendant toutes ces années, je n’ai fait que voir la souffrance de celles, si nombreuses, qui bataillent avec leur poids, soumises aux diktats et aux jugements permanents. On vit dans un monde qui génère trop de solitude et trop d’agressivité. Un monde qui a trop de «likes» et pas assez de «love». C’est le moment, je crois, de s’autoriser à être soi-même et à s’aimer. Je me le dis aussi car souvent, j’aimerais être moins lourd… Je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne fume pas, c’est juste que, comme Pavarotti, j’aime manger beaucoup, mais beaucoup de nourriture saine! (Rires.) Il faut apprendre à s’aimer comme ça. Les femmes sont universelles, elles pleurent des larmes de diamant de 14 carats quand leur fils ou leur fille se marie, elles aiment le chocolat, elles ont mangé davantage pendant tous ces confinements et elles voudraient poster leur ventre plat le lendemain de leur accouchement sur Instagram, c’est la vie, et mon premier projet, My Body, est né ainsi. Avec une approche d’observateur et d’ingénieur plus que de designer.

Concrètement…

J’ai travaillé sur l’anatomie pour concevoir mon premier modèle que j’adresse aux femmes comme à des amies: une robe qui va les étreindre comme un câlin… – qui n’a pas besoin d’un câlin en ce moment? -, en enserrant les hanches pour se sentir maintenue, en marquant la taille pour aller danser, en dégageant le buste pour respirer… Je soutiens le ventre mais je libère le cœur! Chaque femme que je connais en a besoin.

Ensuite, comment va fonctionner ce système de mode?

Dans ce monde de surabondance où tout est surdimensionné et accéléré, je prends le contre-pied en n’écrivant qu’une histoire à la fois. Je ferai étape autour d’un manteau, d’une chaussure, d’un groupe de vêtements ou d’une pure prouesse technologique et je la justifierai. Si je commence par une seule robe noire entièrement modulable – avec ou sans boutons, nœud, manches ballon -, qui pourra être rouge ou rose si on veut pour la Saint-Valentin, je poursuis avec un deuxième projet moins technologique mais lié à la nécessité des femmes d’être toujours prêtes rapidement. Un look «couture super athlétique» à partir d’un jogging suit en maille monochrome, évolutif avec trois ou quatre pièces optionnelles – jupe, boule, jaquette, hoodie, voire bijoux en «presque diamant». Et ready, go! C’est le même haut en duchesse sur une fille de 22 ans que sur une femme de 70 ans. Aux pieds, la même paire de baskets aérodynamiques à la fois belle et confortable, ma Pointy Sneak à la silhouette d’escarpin, car je sais que 95 % des femmes en sneakers rêvent en même temps d’avoir un pied élégant. Enfin, pour ce lancement, il y a des pyjamas dont j’ai confié les impressions sur soie à six artistes trouvés sur Instagram, et un troisième projet «super tech» chic élaboré à partir d’un fil en microfibres de Nylon qui a nécessité sept mois de mise au point pour donner un volume «couture» à des habits de sport.

Une «couture» prête à porter pour le plus grand nombre, c’est l’idée?

Oui et c’est pour cela que j’ai osé le proposer à la Fédération – qui m’a accepté avec bonheur. Mon projet est fondé sur l’expérimentation et l’unicité, alors je suis heureux de le présenter cette semaine à Paris parce que la haute couture, c’est un laboratoire d’idées. Je ne me suis jamais senti aussi libre, en confiance, je veux montrer que je fais encore partie de cette industrie que j’aime. Avec cette start-up, mon plus grand risque serait de ne pas prendre de risques. Je ne suis pas un génie, j’ai juste énormément observé, travaillé comme un chien. Si l’on pense que j’ai réussi, ce sera parce que j’ai pris le temps. Et je vais continuer de le prendre: un projet, un tissu, une matière à la fois, ainsi les femmes ne seront pas confuses. Tu aimes ou tu n’aimes pas, c’est tout.

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