Une collection en hommage à la capacité de résilience des sociétés africaines.

juillet 7, 2020

Dans un entretien avec la journaliste Hortense Assaga, Imane Ayissi nous raconte les inspirations et la génèse de sa collection Couture Automne Hiver 2020-21

Hortense Assaga : Imane, tu es camerounais mais tu vis principalement à Paris, alors où as-tu passé ces 4 derniers mois ? 

Imane Ayissi : Je les ai passé à Paris. En fait j’étais à Yaoundé juste avant la mise en place du confinement en France, je suis rentré à Paris le lundi 16 mars avec, je pense, un des derniers vols entre Yaoundé et Paris. J’aurais peut être passer des semaines plus agréables à Yaoundé où la situation n’a jamais été aussi grave qu’en France et où il n’y a pas eu vraiment de confinement, mais je ne sais pas quand j’aurais pu revenir à Paris et donc je n’aurais sans doute pas pu participer à la Haute Couture Online. 

HA : Mais as-tu réussi à travailler pendant la période de confinement ? 

IA : Très difficilement. L’avantage d’être indépendant et à la tête d’une toute petite structure c’est que j’ai pu régulièrement venir travailler à mon studio/atelier avec une attestation. Mais matériellement d’abord, ça a été très compliqué, puisque les show-rooms de mes fournisseurs étaient fermés, les ateliers convertis en usines à masques, et surtout la poste et tous les services de livraison internationaux pratiquement bloqués. Or pour mes tissus je travaille beaucoup avec des artisans de différents pays africains. Nous pouvions toujours communiquer par whatsapp, e-mail …etc, mais c’était presque impossible de recevoir leur travail, alors même que j’avais des commandes pour des boutiques. Et bien sûr j’ai été obligés de mettre entre parenthèse toutes mes commandes de clientes Couture qui nécessitent des essayages, pas vraiment compatibles avec les gestes barrières…  

Ensuite ça a été une période de questionnement et de remise en cause intense et difficile : soudain ce qui devenait crucial c’était de soigner les gens, on ne parlait plus que d’activités essentielles et cette pandémie remettait sur le devant de la scène tout ce qu’on fait subir à la nature et les conséquences que cela entraine pour tout le monde. Alors je me suis vraiment demandé à quoi ça sert de faire de la mode ? A quoi ça sert de créer une robe supplémentaire alors qu’il y en a déjà trop partout… 

HA : Mais tu as quand même décidé de faire une collection ? 

IA : Oui assez rapidement, dès qu’il a été clair qu’il n’y aurait pas de fashionweek en juillet, j’ai décidé qu’il me fallait faire quand même quelque chose, au moins une petite collection, même si je ne savais pas trop comment j’allais la présenter. Malgré toutes mes questions où plutôt à cause de ces interrogations. Parce que la conclusion à laquelle je suis arrivé c’est que les activités essentielles ne sont pas suffisantes et que le superflu est aussi essentiel à la vie. En tout cas, la créativité, la nouveauté, la beauté, la culture, la séduction, on ne peut pas s’en passer. Donc la mode, au moins la meilleure partie de la mode, pas la mode jetable, mais celle qui raconte des histoires, qui a du sens. 

HA : Alors concrètement comment as-tu travaillé, puisque tu ne pouvais pas avoir tes tissus habituels, et quels ont été tes inspirations ?  

IA : Ca a été très différent du processus habituel. Pour moi ça n’était vraiment pas possible de faire une collection comme les autres, comme si rien ne s’était passé, il fallait que ce soit directement relié à la situation du moment. Donc je n’ai pas cherché des photos, des objets, des échantillons, pas fait de « mood board », je n’ai même pas cherché à raconter une histoire. L’inspiration ça a été : comment créer quelque chose de nouveau quand on n’a plus rien ? Et donc de retrouver des réflexes africains, parce que cette question, c’est le problème que doit résoudre une grande partie des populations des différents pays africains. D’où cette ingéniosité à tout réparer, à tout récupérer et à tout transformer pour faire des sortes de miracles à partir de presque rien… et d’où ce très faible impact sur la nature, comparé aux sociétés occidentales. Cette capacité à valoriser ce qu’en Europe on jette à la poubelle tellement facilement inspire même certains grands artistes que j’admire comme Romuald Azoumé avec notamment ses masques ou ses sculptures à partir de vieux bidons en plastique ou de pneus, ou comme Brahim El Anatsui et ses fabuleuses tapisseries, tellement luxueuses, faites à partir de capsules de bouteilles récupérées. 

Donc j’ai décidé de faire le même chose, de créer de la beauté à partir de déchets, c’est à dire de faire une collection uniquement à partir de chutes de tissus provenant de la production de collections précédentes et de commandes, ou de coupons et d’ échantillons inutilisés… c’est ça la seule inspiration et ce sont ces morceaux de tissus qui ont conduit naturellement au différentes silhouettes, à partir de tout un travail d’assemblage vraiment artisanal. 

HA : Mais tu avais u assez de chutes de tissus ? 

IA : Oui j’en ai même encore pour faire une autres collection (rires). Il faut dire que j’adore les tissus et c’est toujours un peu difficile pour moi de les couper, donc dès qu’il reste un morceau un peu important, mais qui dans tout atelier normal irait à la poubelle, moi je le garde et je le mets dans une grande boîte où il en rejoint beaucoup d’autres. Ca doit être aussi mon côté camerounais, inconsciemment je dois me dire, on ne sait jamais, ça pourrait servir… Et finalement ça a servit. Et puis j’ai aussi parfois recyclé des éléments déjà cousus pour d’autres collections mais pas utilisés, par exemple des jupons qu’on fabrique régulièrement et que, à la fin, je n’utilise que rarement parce que je préfère le tombé naturel du tissu même pour les robes du soir. Là ils ont enfin servi… 

Evidemment, et c’est aussi pour ça que ça n’est pas une collection comme les autres, je ne pourrai pas reproduire les modèles exactement à l’identique. Bien sûr il sera possible de les commander mais avec d’autres tissus en fonction des chutes disponibles. D’ailleurs j’ai réalisé peu de silhouettes avec l’idée que chacune d’elle est plutôt une idée que je pourrais ensuite décliner en différentes variations avec mes clientes, lors des commandes. 

HA : Pourquoi l’as-tu intitulée Amal-Si et qu’est-ce que ça veut dire ? 

IA : Amal-Si, en langue ewondo, veut dire « le malheur qui s’abbat sur la terre ». Ca décrit évidemment la situation que l’on connaît et qui m’a amené à faire cette collection,  mais c’est aussi un hommage à la capacité de résilience des sociétés africaines, dont on voit que pour le moment elles se débrouillent plutôt mieux avec ce virus qu’en Europe ou aux Etats Unis et qui de toute façon ont l’habitude des coups durs et s’en remettent. Plus généralement cela parle de cette capacité que l’on trouve dans la plupart des pays africains de faire de l’humour sur tous les problèmes et de créer de la beauté, parfois même de la joie à partir du malheur, mais sans l’oublier ou le cacher. Par exemple la différence de traitement de la mort en Occident et dans les sociétés africaines m’a toujours frappé. Bien sûr chaque société a ses rites, mais globalement en Afrique, un deuil c’est evidemment la tristesse, le malheur, mais en même temps les gens se réunissent, s’entraident et ça devient festif, presque joyeux et aussi très beau parfois, quand il y a de la musique des danses….etc. J’ai retrouvé ça aussi par exemple dans l’oeuvre de Joana Choumali qui est une artiste ivoirienne, une photographe dont j’aime beaucoup le travaille. Elle a réalisé une série qui s’appelle « Ca va aller ». C’est une série de photos qu’elle a prises quelques semaines après l’attentat de Grand Bassam en 2016. Ce sont des images qui documentent d’une certaine manière le malheur qui est tombé sur cette ville, Pourtant ce sont des photos rebrodées, très colorées,  au premier abord très joyeuses, et vraiment très belles. Amal-si c’est ça, faire quelque chose de beau malgré le malheur, pour le contrer. 

HA : Cette collection tu ne pourras pas la faire défiler, alors comment vas-tu la montrer ? 

IA : Je dois avouer que je reste quand même un peu frustré de l’absence de défilé. Pour moi faire découvrir physiquement mes vêtements, les montrer vivants, en mouvement même à quelque personnes c’est l’aboutissement et la célébration du travail d’une collection surtout Couture, même si, ensuite bien sûr, il y a toute l’adaptation à la vraie vie que sont les commandes. Et ça a complètement changé ma collection, je n’aurais sans doute pas fait la même s’il y avait eu un défilé.  

Mais je remercie vraiement la Fédération de la Haute Couture et de la Mode d’avoir mis sur pieds cette Haute Couture Online, avec des présentations videos, parce que ça permet de communiquer sur ce travail, qui est avant tout une collection « Manifeste », et je dois dire que je suis à la fois un peu inquiet et assez excité par l’utilisation de cet outil, assez nouveau pour moi, qu’est la video. Bien sûr il y a des captations videos de tous les défilés que j’ai réalisés, mais là c’est autre chose. Puisqu’il n’y a pas de défilé, là encore, ça me semblait impossible faire un faux défilé filmé, de faire comme si ça avait eu lieu. Donc j’ai essayé avec la video de montrer les vêtements d’une autre manière, de montrer ce qu’on ne peut justement pas voir  dans un défilé.  

Et j’ai aussi essayé de jouer avec l’atmosphère, ce qui aurait été sans doute plus compliqué avec un défilé, d’introduire un petit peu d’inquiétude, un sentiment un peu bizarre de mélancolie, au milieu de toutes ces jolies choses, parce que c’est ça l’histoire. 

HA : On a hâte de voir… Et maintenant qu’elle est la suite pour toi ?  

Maintenant j’ai envie de passer à autre chose. Non pas d’oublier, mais d’aller à l’étape suivante, et je travaille déjà sur la prochaine collection. J’ai plein d’idées, en espérant que celle-ci, je pourrai la montrer lors d’un vrai beau défilé 

Hortense Assaga est journaliste, productrice et animatrice d’émissions culturelles pour Canal + et Africa 24.  

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