L’art de paraître au 18e siècle

janvier 23, 2022

Entretien avec Pascale Gorguet Ballesteros, conservateur en chef du patrimoine, responsable du département mode XVIIIe siècle au Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris, qui nous éclaire sur l’exposition «À la mode. L’art de paraître au 18e siècle» du musée d’arts de Nantes dont elle est la co-comissaire.

Alexandre ROSLIN
Le Duc Fredrik Adolf, (1750-1803), prince de Suède, frère de Gustave III, 1770
Stockholm, Nationalmuseum, copyright : Erik Cornelius / Nationalmuseum 2006

L’exposition « À la mode. L’art de paraître au 18e siècle » souligne la forte proximité entre la mode et la peinture. Peut-on parler de fascination des peintres, et en particulier des portraitistes, pour la mode ?
Tous les peintres n’ont pas un intérêt pour la mode. En effet, bon nombre d’entre eux au XVIIIe siècle préfèrent produire du grand genre comme la peinture religieuse ou la peinture d’histoire davantage valorisées par l’Académie royale de peinture et de sculpture que le portrait. Néanmoins, de plus en plus d’artistes cherchent l’excellence technique dans la représentation des vêtements et surtout de leurs étoffes. La représentation des draperies, la brillance des soieries sont expliquées dans des manuels qui leur sont destinés. Cette expertise leur est d’ailleurs souvent reprochée lorsqu’ils exposent au Salon. Ainsi Diderot accuse certains d’entre eux de négliger la physionomie des modèles.

François Boucher, La Marchande de modes, 1746
Stockholm, Nationalmuseum © Cecilia Heisser / Nationalmuseum

Quel est le rôle des peintres dans la fabrique de la mode ? Dans quelle mesure peut-on dire qu’ils sont les ancêtres des couturiers et des créateurs ?
Les peintres jouent un double rôle. Ils préfigurent les influenceurs de notre époque puisqu’ils proposent des modèles peints arborant vêtements et accessoires. Ces derniers peuventd’ailleurs illustrer le goût du portraituré comme celui de l’artiste. Ainsi Louise Elisabeth Vigée Le Brun aimait représenter ces modèles en peignoir ou en simple robe blanche, puisant ces derniers dans son vestiaire de studio s’il était besoin. Par ailleurs, le peintre dessine vêtements et motifs textiles à la différence de la marchande de modes qui rassemble des ornements sur un vêtement, intervenant en quelque sorte plus en aval dans la chaîne de création. Ainsi les peintres dessinateurs jouent un rôle essentiel, designant en quelque sorte les décors des étoffes, et les images de mode diffusées par la presse. Les peintres contribuent ainsi indiscutablement à la fabrique de la mode française.

Quel vêtement illustre le mieux la mode de cette époque ?
Il est difficile de se focaliser sur un seul vêtement. Pour prendre l’exemple du vestiaire féminin, deux formes vestimentaires illustrent à la perfection le vent de liberté qui balaie le Siècle des Lumières : la robe à la française et la robe droite. La première caractérisée par un dos animé d’une double série de plis plats est encore empreinte de la vision du corps féminin héritée du XVIe siècle, structuré et géométrisé. Elle se porte, en effet, sur un corps baleiné rigide et un panier qui suivant les décennies accentue le volume des hanches. C’est la robe rococo par excellence, des années 1740-1760 merveilleusement portée par madame de Pompadour dans ses portraits par François Boucher, Maurice Quentin de la Tour et François-Hubert Drouais, enjolivée de dentelles luxueuses et de parements plissotés surnommés des falbalas. A l’opposé, une forme de robe émerge progressivement dans la seconde moitié du siècle à la faveur de la mode des mousselines de coton blanc importées des Indes et d’une relecture de l’Antiquité ravivée par les découvertes des sites de Pompei et d’Herculanum au milieu du siècle. Cette robe devenue très à la mode dans les années 1780 est de forme droite et se porte sans dessous rigides. Contrairement à la robe à la française, elle s’enfile par la tête. Souvent taillée dans des étoffes légères, elle implique une gestuelle différente et une vision naturelle du corps féminin. Néanmoins, elle est tout autant ostentatoire que la robe à la française puisqu’elle implique certaines conditions de vie comme des pièces à vivre bien chauffées, et des vêtements de dessus complémentaires, châles et petites vestes. 

Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, Yolande- Martine-Gabrielle de Polastron, duchesse de Polignac, 1782
Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon, photo : © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

La fête et les divertissements occupent alors une place centrale. Sont-ils à l’origine de l’accélération des phénomènes de mode ? 
Oui tout à fait. Ce sont des occasions de se montrer. L’on sait que les salles de spectacle par exemple étaient l’occasion de se montrer. Les architectes de l’actuel théâtre de l’Odéon à Paris prônent une forme du bâtiment circulaire pour mettre en valeur les dames. Un autre architecte célèbre Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) évoque la façon dont les dames « embellissent » les salles par leurs diverses parures. La salle de spectacle préfigure les espaces actuels dédiés aux défilés de mode. Je renvoie pour ce sujet à un article passionnant du catalogue de l’exposition A la mode. L’art de paraître au 18e siècle.Une véritable culture visuelle autour des apparences se développe ainsi à Paris et gagne les élites européennes, prouvant que la mode est aussi affaire de sociabilités.

La dernière partie de l’exposition est consacrée à la façon dont on commence à représenter l’intimité à la fin du 18 siècle. Considérez-vous qu’il s’agit d’une rupture dans l’histoire du rapport au corps ?
En effet, le 18e siècle oppose en 80 ans seulement une vision artificielle du corps à une vision naturelle. Par ailleurs, une perception sans affèterie et ludique des corps se développe que ce soit pour l’homme ou la femme. Portraits en déshabillés, portraits en chemise, bustes dénudés, gestes suggestifs voire coquins suggèrent une sensibilité nouvelle autour du cops et des sens.

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