Le retour magistral de Balenciaga dans la haute couture

juillet 19, 2021

Mercredi, la maison fondée par Cristobal Balenciaga et menée par Demna Gvasalia présentait sa première collection haute couture dans ses salons de l’avenue George-V depuis 1968! Une claque.

À l’arrière-plan, Kanye West cagoulé regarde la robe de mariée à traîne de laine de soie tirée des archives de Cristobal Balenciaga.
© Balenciaga

Il y a dix-huit mois, Demna Gvasalia annonçait que Balenciaga allait défiler au calendrier de la couture. Reportée à maintes reprises pour cause de pandémie, la présentation s’est finalement tenue mercredi matin, à Paris, dans les salons du 10, avenue George-V. La dernière fois qu’un tel défilé y avait eu lieu, c’était au printemps 1968. Début mai, Cristobal Balenciaga, considérant que la haute couture avait été sacrifiée sur l’autel du prêt-à-porter, quittait ses salons sans se retourner. La lé-gende dit que les petites mains de l’atelier ont appris la fermeture de la maison le matin même à la radio. Bien que Balenciaga ait été relancé en 1986 avec des hauts (de 1997 à 2012 sous la direction artistique de Nicolas Ghesquière) et des bas, elle connaît véritablement un second âge d’or depuis la nomination de Demna Gvasalia en 2015, qui a transformé la maison du bon goût en un laboratoire sociologique et stylistique ne laissant personne indifférent.

Le succès commercial (notamment de ses baskets), son influence sur le secteur et sur la rue (qui est pourtant sa première source d’inspiration) et ses défilés événements, qui tranchent avec les codes du milieu, ont fini par faire taire les plus réfractaires. À tel point que cette collection haute couture qui, autrefois, aurait provoqué la controverse et les sifflets – avant de rentrer dans l’histoire, c’est le principe même de l’avant-garde – semble faire l’unanimité.

© Mark Borthwick/Balenciaga

«Absorber les influences du maître»

Passé au filtre de la couture et de l’exception, le style de Gvasalia ne s’est pas embourgeoisé, pas plus que ses castings hors norme et que ses volumes perturbants. De même sont toujours présents ses tiraillements entre l’élégance folle d’une époque passée et le laisser-aller contemporain. On ne peut qu’apprécier cette façon spectaculaire de réinterpréter son propre univers. Spectaculaire autant par les pièces chocs – manteau-peignoir (littéralement) en polaire de cachemire, parka opéra de soie tissée – que par son économie d’effets sur la plupart des silhouettes. Juste la coupe, le fit, le volume d’une épaule, le basculement d’un col, les courbes d’un tweed moulé sur le corps, l’encolure ovale d’un bustier. «Depuis le temps que j’ai annoncé cette couture, le projet a nécessairement évolué, racontait quelques jours avant le show Demna Gvasalia. Au départ, j’avais la tête dans les archives de Cristobal. Mais avec le temps et le confinement, j’ai remis les choses en question. J’ai essayé d’absorber les influences du maître, me connecter à sa façon de sculpter le vêtement, avant de me concentrer sur ma propre histoire et me réapproprier l’exercice.»

« Je suis convaincu qu’une personne de 25 ans peut décider de s’acheter un trench-coat haute couture à la place de cinq paires de baskets »

Demna Gvasalia

La collection est le résultat de ce processus. «Ma définition de la haute couture est en trois points. D’abord, elle peut parler à tout le monde, y compris aux hommes. En travaillant sur les modèles, je suis devenu presque jaloux de ne pas pouvoir porter ces habits remarquables, faits à la main sur le corps d’une personne. Il se trouve que Cristobal réalisait ses propres vêtements, dont un smoking que nous avons dans les archives. Je l’ai réinterprété pour moi et, du coup, je l’ai décliné pour le défilé pour des hommes. Ensuite, je me suis dit que des pièces intéresseraient des clientes de la haute couture, mais je voulais aussi parler à l’audience actuelle de Balenciaga. Je suis convaincu qu’une personne de 25 ans peut décider de s’acheter un trench-coat haute couture à la place de cinq paires de baskets. Troisième chose, une fois que j’ai eu fait le tour des robes de bal – et j’ai découvert que j’adore ça -, j’ai réalisé que je voulais aussi utiliser mon vocabulaire, le jean, la parka, le hoodie…, et en faire des produits exceptionnels destinés à des événements spéciaux. Peu s’y sont frottés auparavant, à part, peut-être, Christian Lacroix qui avait présenté des jeans couture (en 1996, NDLR).»

© Mark Borthwick/Balenciaga

Il explique ainsi comme une veste en jean lui demande un travail aussi précis qu’une robe de soirée, que l’étude des volumes reste la même, qu’un 5-poches couture nécessite une douzaine d’es-sayages contre quatre pour le prêt-à-porter, que cette toile denim provient des métiers historiques américains rachetés il y a des décennies par les Japonais et qu’un mètre coûte 500 €… «Si on continue à ne vendre que des it-bags, des tee-shirts et des sneakers, dans dix ans, qu’auront connu les gens de 20-25 ans de la mode? Pour moi, c’est une mission de transmettre ça à notre audience. Je ne dis pas que tout le monde va comprendre ce que j’essaie de faire, mais je voudrais rappeler que la couture, c’est la consommation écoresponsable et raisonnée par essence. Qu’elle demande du temps, qu’elle n’est pas disponible en cliquant deux fois sur un écran, que c’est fait pour toi, que c’est fait sur toi.»

Former les jeunes talents

Pour ce projet, il n’est pas allé débaucher des vétérans des ateliers chez les concurrents, il a préféré former les jeunes talents de son équipe qui en avaient la sensibilité. «Moi-même, j’ai toujours été intéressé par la construction. Le modélisme m’excite plus que la mode. En anglais, on dirait que je suis un dress-maker.» De même, il ne pouvait penser la collection sans réinvestir les salons. Or ceux de maître Cristobal étaient plus ou moins devenus un dépôt ces dernières années. Les lieux ont ainsi été refaits comme s’ils n’avaient pas été ouverts depuis un siècle. En somme, tout est neuf, tout est pensé… jusqu’aux taches sur la moquette et le dégât des eaux aux plafonds. « Un travail presque théâtral mais c’est également ma mission de redonner vie à cette adresse. Pour moi, c’est presque plus important que la collection. Aujourd’hui, c’est un moment historique pour la maison. Et, désormais, une fois par an, nous viendrons ici présenter la couture.»

En présence d’un Kanye West cagoulé, de Lewis Hamilton et de Bella Hadid, le défilé se révèle une expérience remarquable: 63 passages dans le silence total («sans musique, parce que c’est un moment sacré, et que Balenciaga, c’est une religion»), seulement perturbés par des petits «ah» de plaisir de clientes devant la robe trompe-l’œil de jacquard brodé de fleurs et ouverte au dos sur un pantalon, inspirée des archives de Cristobal Balenciaga.

La Fédération remercie Hélène Guillaume et vous invite à découvrir l’ensemble des contenus Mode du Figaro via ce lien.

Lien : https://www.lefigaro.fr/style

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