L’immédiat lointain

juillet 8, 2020

Laurence Benaim, journaliste et écrivain, est l’auteur de plusieurs biographies dont Yves Saint Laurent, Marie-Laure de Noailles et Jean-Michel Frank (Editions Grasset). Elle vient de publier Yves Saint Laurent, The Impossible Collection aux éditions Assouline. Maître de conférences à Sciences Po, elle travaille, par ailleurs, sur un enseignement sur “l’Art et la mode en temps de crise”. Dans ce texte, elle dévoile son regard sur la Haute Couture aujourd’hui.

“Modes nouvelles, bonnes nouvelles” écrivait Louise de Vilmorin. Il faut bien être fou pour imaginer demain, dans un monde où le temps s’est arrêté si longtemps qu’il s’est fait oublier. Fou pour oser défier ce que ces trois mois de confinement ont provoqué. Calme plat. Latitude O. Pieds en éventail d’un monde suspendu, retourné, sens dessus dessous. Les invitations pleuvent en silence sur nos écrans bleus d’un été en apesanteur. Entre deux mondes, un été 2020 un peu sonné, fourbu, groguy mais prêt à accoucher d’une saison conçue en apnée: l’hiver 2020,  ce grand inconnu familier, cet immédiat lointain. Sans fleurs ni cartons. Y aller. Y croire. Quand même. Malgré tout. Malgré la guerre de tous contre tous. Malgré la défaite d’un idéal universaliste passé à tabac par les justiciers identitaires. La haute couture donc. Aussi anachronique dans son appellation que contemporaine dans ce qu’elle fait advenir: notre besoin urgent d’enchantement.  Elle est à la mode ce que le théâtre est au cinéma, elle suppose un apprentissage, un métier, la connaissance parfaite du corps, celle qui poussait Azzedine Alaïa à travailler des mois sur un même modèle.  Avec elle, chaque saison est une plongée dans l’intime inconnu. Une recherche qui démode l’urgence à vouloir faire trop vite, à imiter le facile, à reproduire l’évidence. Elle rime à sa manière avec cette forme de dépassement français, cet amour du travail bien fait et du bien fini, par lequel Christian Dior exprimait avec humilité un certain idéal. Celui d’être classé comme un “bon faiseur” 

Parce que le joug de l’urgence s’est desserré, il est peut être temps de réinitialiser cette histoire là. Sans nostalgie. Sans crise d’asthme. Mais avec la conviction que le passé n’est utile que si l’on s’en sert. Pour rebondir, pour mieux se projeter dans le futur.  Et redonner une dimension humaine à cet univers trop souvent associé à une grandeur perdue. Ce métier que des années d’egos surexposés ont occulté, au nom du principe de la table rase, de cette illusion de modernité  qui a fait perdre à la France sa raison de croire à la Beauté, aux arts décoratifs en général: refus de tout ce qui rayonne, irradie, éviction  du luxe par l’université française. Aujourd’hui, l’artisanat retrouve sa noblesse,  le culte voué à la gastronomie, aux chefs, aux jardins, aux fleurs en témoigne. Mais la haute couture reste trop perchée, immobile, pétrifiée. C’est l’aïeule au chapeau d’hier, la doyenne d’une famille qui a perdu ses repères, le professeur de latin grec titubant au milieu des skateboarders.  

Dommage. La haute couture traduit à sa manière ce que nous avons de plus précieux: le sentiment du fini et celui de l’infini. “Ce fil de feu” invoqué par Victor Hugo, tisse sa toile, comme un ” mystérieux guide”  à l’usage de ceux qui défendent à travers la recherche de la perfection le songe illimité autant que la fonction. Le rêve autant que la réalité d’un corps en mouvement. La passion et la raison emmêlées dans leurs fils respectifs. Et nous invitent à partager cette expression idéalisée du temps, le leur.  

La haute couture est une leçon de civilisation dans un monde où la haine se banalise. Jamais une époque qui se revendique de plus en plus “inclusive”, n’aura autant laissé la place à cette “call out culture” dont le principe est de transformer la dénonciation en honte publique. Ouverte à toutes les influences, toutes les cultures, d’Asie, d’Afrique, d’ Amérique, de Russie, la haute couture a de quoi résister à tous les procès d’appropriation, tant en elle, à travers elle, des talents du monde entier expriment leur universelle différence. Leur considération pour l’être humain dont l’amour du bel habit est une leçon de dignité.  Chambre d’échos, la haute couture a le pouvoir d’étoffer des rêves sans les niveler, ni les réduire à un copié collé. L’esperanto parisien soumet l’esprit de la création à tout ce qui le transcende. 

La haute couture joue les éclaireuses, elle dit l’hiver, l’empanache de rêves soyeux, de couleurs et de caprices, quand tout autour d’elle, les prévisionnistes patentés ne parlent que de plans sociaux et de deuxième vague covidienne..  

Ce calendrier virtuel est sans doute la plus belle invitation à remettre des aiguilles à l’horloge, en leur faisant promettre qu’elles continueront à tourner pour nous. Oui tournez, tournez dans le sens des aiguilles. Play it again, les artistes sont les premiers à réinitialiser l’agenda de nos olympiques incertitudes. L’important, c’est de jouer. Là, avec  “Demain est la question”:  la table de ping pong de Rirkrit Tiravanija (actuellement exposée à la Galerie Chantal Crousel, www.chantalcrousel.com)   

Ici avec “Short Story”, l’installation signée par le duo scandinave Elmgreen & Dragset et  en petit format, un couple de joueurs, l’un à terre, l’autre victorieux.  (www.pacegallery.com)  

Ne laissez pas vos pieds s’élargir, vos corps s’amollir, vos têtes déconfinées. La haute couture est une sorte de Mère Supérieure de la fantaisie. Elle nous dit “un peu de tenue, les enfants”. Elle nous invite à ne pas nous laisser bercer dans l’illusion d’un monde cool, sans contrainte et sans talons; un monde bienveillant dans lequel nous flotterions, zombies au vert, vaguement accrochés aux bouées numériques, un espace résilient ennuagé de zooms et de promesses digitales. Un monde sans mémoire et sans futur, surréagissant à l’instant.   

Je n’écrirais pas tout cela si je n’étais pas à Paris, capitale du doute et de l’espoir, où l’imagination se nourrit d’obsessions, et les convictios, de questions. Paris,  ou la mélancolie joyeuse de ces chasseurs de lumière, ces individualités irréductibles à des logos.  Charles de Vilmorin, Imane Ayissi, Marine Serre ou Kevin Germanier. Ces mains pleines d’yeux. Dans les ateliers, le silence s’écoute. La haute couture demeure une utopie à l’oeuvre donc, épargnée par la bien pensance globale et la bonne conscience sur ordonnance. La haute couture est une invitation à tenir le cap. A cultiver ce jardin si singulier, dont les arbres ne pourront continuer pousser que si… les racines sont entretenues. La haute couture, c’est une famille dans laquelle toutes les générations se retrouvent.  Loin des poncifs corporatistes qui continuent à  la figer, l’étouffent dans son protocole parfois étriqué, ses exercices de style obligatoires. Cet ennui que trop de vilaines robes dissimulent sous leurs falbalas, ces parodies saucières. Entre art et mode, la haute couture est l’école du geste. “On pourrait faire une exposition de nus” avait proposé Olivier Saillard à Pierre Bergé à propos d’Yves Saint Laurent.  Il faudrait que les Premiers, les Premières, tous ceux qui ont travaillé dans les ateliers puissent encore transmettre tous leurs secrets. Comme dans un bal de jour. Ces vingt premières années du XXIè siècle ont été largement consacrées à la patrimonialisation de la mode. La France a le don d’embaumer son passé en laissant filer son présent. Maintenant que tous les chef d’oeuvre sont en boîte, n’est-il pas temps de penser à entretenir notre plus précieux capital? A rendre des vocations visibles, lisibles, en provoquant des rencontres, des échanges, en dehors des voies académiques et conventionnelles? A faire entrer son histoire dans l’enseignement de l’Histoire tout court, celui du goût, des styles?  

Si Paris est la ville de la haute couture, il lui faut se projeter ailleurs que du côté de la célébration ou de l’expérimentation. Là où il est urgent de multiplier échanges, études, explorations, rencontres, révélations, reconnaissance, étude des maîtres, sans laquelle le mot Renaissance ne peut trouver d’ancrage.  Pour honorer là sa différence, autant que celle dont  elle s’est nourrie. Une atmosphère inspirante et cosmopolite. Un souffle de beauté, en lettres capitales.. L’air qui circule entre les lignes, c’est peut être cette invention perpétuelle dans laquelle Louise de Vilmorin voyait encore “un don de Paris”: “Paris change les femmes, les transforme, les veut romantiques ou classiques, pimpantes ou graves sans jamais lui même changer d’esprit..”  

Laurence Benaïm, juillet 2020  

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