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07/07/20

Conversation avec Pierre Hardy

Paris est-elle la capitale de la mode ?

Oui, surtout en ce moment. Il y a ici une histoire, un nombre de maisons, d’acteurs, une profondeur que l’on ne retrouve pas ailleurs. C’est un cadre sans pareil pour la Fashion Week, qui est à la fois amusante et surtout intéressante : où voyez-vous autant de gens concernés par une même industrie se retrouver et déployer autant d’efforts ? C’est, en y réfléchissant, un phénomène assez incroyable, créatif et commercial, où se retrouvent aussi ceux qui savent, ont un regard, un recul. C’est aussi une ville extraordinairement photogénique : un bout de colonne, une façade d’immeuble, une grille de jardin suffisent à évoquer un imaginaire. C’est une ville métonymique, un condensé d’époque, d’imaginaires, d’architecture, qu’il s’agisse du Musée de Cluny, du Front de Seine ou du Louvre. Je ne me suis jamais lassé de cet équilibre entre latinité et rigueur. Ca peut être très bordélique, mais on sent un héritage, une œuvre, une vision.

Que pensez-vous de cette version digitale de la semaine de la Haute Couture ?

Il y a eu d’abord une forme de frustration à l’idée de perdre cette forme de sensorialité,voire même de sensualité, qu’il y a aller s’asseoir pour découvrir des créations. Mais cette frustration nous a obligés à envisager d’autres options omnicanales. Elle nous a rendu inventifs, nous a poussé à envisager des images, des visuels, des scenarii. Même si je ne crois pas qu’elle pallie à l’absence de vêtements. C’est comme la boutique et le e-shop : il y a, en « vrai », une corporalité, une tri, voire quadri dimensionnalité que le digital ne remplace pas. La Fashion Week ne se condense pas.

Quelle est votre idée de la Parisienne ?

C’est d’abord la féminité. Mais j’ai toujours essayé, dans mes créations, de ne pas être dans l’illustration de tel ou tel éternel féminin. Je travaille plutôt en ellipses et en périphrases, en tournant autour de cette idée pour aller à l’essentiel et concentrer les choses à la manière d’un parfum. Avec bien sur des figures qui me sont chères, qui viennent aussi d’une éducation très française qui est celle de ma jeunesse : Anouck Aimée, avec ce quelque chose d’à la fois aigu et fragile, de vif et de languide, Jeanne Moreau, Charlotte Gainsbourg… J’ai cette idée d’une femme mentale, un peu intello, que je perçois aujourd’hui chez Amira Casar et Leïla Bekhti. C’est un idéal à la fois très générique et très français que j’ai sans doute depuis mon enfance qui a été, à sa manière, très française aussi.

Qui sont les créateurs qui vous ont marqué ?

Yves Saint Laurent, bien sûr. Jean-Paul Gaultier qui a changé la manière dont on s’habillait. Puis les japonais : Yohi Yamamoto, Comme des Garçons… Et enfin Helmut Lang, qui était parfaitement en symbiose avec son époque, développant une singularité qui parlait en même temps à tout le monde. Rick Owens aujourd’hui, pour des raisons exactement inverses et pour cette capacité à créer un univers entier qui dépasse le cadre du vêtement. D’une manière plus classique, mais parfaitement cohérente, le travail de Pierpaolo Piccioli chez Valentino, dont j’attends le défilé couture avec impatience. La démarche de Moncler, cette manière d’hybrider, de réinventer avec des artistes et des créateurs m’interpelle aussi… et puis il y a les « auteurs » qui ont une vraie écriture, Julien Dosséna et Nicolas Ghesquière.

C’est à ce moment-là qu’est né votre intérêt pour la mode ?

D’abord, c’est le dessin. A douze, treize ans, je dessinais des collections sur un cahier pendant les vacances. C’était très précis, très détaillé, pas du tout un fantasme de mode : le trait était à l’encre de Chine, les couleurs faîtes à l’aquarelle. Et puis… j’ai laissé tomber. C’était peut-être davantage le dessin et la peinture qui m’intéressaient, et je n’avais aucun accès au « milieu » de la mode, alors que j’avais une tante qui était prof de dessin.

Comment y-êtes-vous revenu ?

Bien longtemps après, après la danse, l’Ecole Normale Supérieure… Mais sans aucune stratégie. J’y suis revenu parce que ça m’amusait, en devant assistant d’abord, en travaillant pour des maisons ensuite, en créant la mienne finalement. J’ai eu l’envie d’exprimer des idées, de réfléchir, de devenir une sorte d’auteur-compositeur. C’était très expérimental : tout était à inventer, y compris les limites. J’ai commencé avec une forme, quelques couleurs et quelques hauteurs de talon. Depuis vingt ans, j’ai élargi le cadre mais sans jamais le modifier. J’ai commencé à travailler un sillon, puis deux, puis trois…

En restant toujours fidèle à un style très architectural, et très épuré.

Oui, mais parce que je travaille plus l’écriture d’un vestiaire qu’une collection proprement dite. Il y a du rationnel, et de l’irrationnel, des inspirations qui partent d’une semelle anatomique et des brides qui dégringolent comme s’il s’agissait de lingerie. Cette saison, comme toujours, il y a la chaussure dont on a absolument besoin, et celle qu’on veut absolument parce qu’on en a précisément pas du tout besoin. Il y a un soulier dont on se dit : tiens, il ira bien avec ce look. Et celui qui au contraire volera la vedette au vêtement. Certains modèles s’adaptent, d’autres s’imposent. C’est un jeu. C’est le jeu de la mode. C’est aussi un fil conducteur : une philosophie du glamour comme forme de politesse, un compliment à soi-même… Une élégance qui sait aussi consoler quand les temps sont difficiles.

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