Une haute couture Dior au fil de l’histoire

juillet 7, 2021

Au musée Rodin, Maria Grazia Chiuri révélait une garde-robe autour du thème du fil et de la couture comme œuvre collective. Le résultat est sans doute une de ses collections les plus riches et émou-vantes.

Le défilé de la collection Dior au musée Rodin le 5 juillet 2021

© Adrien Dirand

Il y a le storytelling et la réalité. Et parfois (rarement), la réalité dépasse le storytelling. C’était le cas hier au musée Rodin où Maria Grazia Chiuri présentait sa haute couture sur le thème du fil, inspiré par le livre de Clare Hunter Threads of Life: A History of the World Through the Eye of a Needle – littéralement, «Les fils de la vie: une histoire du monde à travers le chas d’une aiguille». L’historienne et créatrice textile y démontre comment l’acte de broder et de coudre existe partout dans l’histoire et les civilisations, illustrant son propos par les cas de la Tapisserie de Bayeux au XIe siècle et des quilting bees, ces «ruches» de couturières américaines accomplissant des patchworks collectifs, dans les années 1950.

Il suffit de peu d’imagination pour tirer le fil, justement, jusqu’aux ateliers d’une maison comme Dior. Mais il faut un talent hors normes pour bâtir une telle collection où les manteaux en tricot de cache-mire ont le même pouvoir d’émerveillement que les robes de bal auxquelles nous a habitués le

genre. «Après deux saisons présentées en vidéo pour cause de crise sanitaire, je voulais à tout prix renouer avec une certaine matérialité, explique Maria Grazia Chiuri. Mais en exprimant cette notion de texture et de trois dimensions, non pas tant par les formes des vêtements mais par le matériau jusqu’à ses origines, le fil.» Pas n’importe quel fil, le plus beau, le plus riche, le plus fragile. À l’instar de ceux flammés dont les chaînes sont tellement irrégulières qu’elles doivent être montées à la main, ne passant pas dans les machines habituelles du prêt-à-porter.

Si la légende a surtout gardé de M. Dior ses volumes Bar et ses métrages de tissu, on sait moins qu’il entretenait des dialogues exigeants avec ses fournisseurs afin d’expérimenter les armures, les poids et les contextures. Maria Grazia Chiuri pousse, elle, l’expérience jusqu’à faire dialoguer le noble tweed et la maille plus domestique (qui jusqu’à récemment était quasi taboue dans les ateliers haute couture).

« Ce projet et cette collection témoignent chacun à leur manière du pouvoir de la main. » Maria Grazia Chiuri

La Romaine n’a certes pas oublié les inconditionnelles de ses robes plissées en mousseline ou gazar de soie, entre chitons antiques et déshabillés hollywoodiens. Mais, pour l’hiver prochain, elle s’est attachée à créer un vestiaire de jour – manteau à col châle, veste à bavolet, jupe portefeuille, cape à quille – où le fil dessine des formes d’écorces et de sédiments aux couleurs minéralogiques et aux textures plus ou moins sèches ou moelleuses. Un univers organique secoué par les teintes automnales d’un magnifique kimono en satin fleuri – faisant le lien entre l’amour du «chiffon» de M. Dior et la passion des fleurs de sa sœur Catherine, inspiration récurrente de la directrice artistique.

Une vision à long terme

Cette influence végétale se lit aussi dans le décor spectaculaire du défilé, signé de la plasticienne Eva Jospin. «J’ai rencontré Eva dans l’idée d’utiliser une de ses forêts de carton découpé pour la scénographie d’une série de photos, se souvient Maria Grazia Chiuri. Mais elle m’a expliqué à quel point ses installations étaient un travail au long cours. Elle m’a alors fait part d’un autre projet: une tenture qu’elle voulait réaliser depuis qu’elle avait découvert la Salle aux Broderies, un salon recou-vert de textiles brodés, au Palazzo Colonna à Rome quand elle était résidente à la Villa Médicis en 2016-2017. J’ai immédiatement pensé aux ateliers de brodeurs Chanakya à Mumbai, en Inde, qui n’avaient plus eu de travail durant cette pandémie. En presque trois mois, ils ont exécuté cette bro-derie à la main de 350 mètres carrés. Ce projet et cette collection témoignent chacun à leur manière du pouvoir de la main. Nous avons la chance chez Dior de pouvoir accomplir ces rêves.»

Comme le confirme le PDG Pietro Beccari, lui qui se réjouit d’avoir lancé le retour des défilés en public avec la Croisière à Athènes mi-juin, puis avec le show homme de Dior à Paris la semaine dernière. Une actualité chargée, dont le point d’orgue sera la réouverture fin 2021 de l’immeuble historique de l’avenue Montaigne qui promet de nombreuses surprises: «M. Arnault entretient une vision à long terme pour ses maisons, et en particulier pour Dior qui est à l’origine de sa grande aventure en 1987. Construire pierre après pierre plutôt qu’être obsédé par le chiffre d’affaires. Si la désirabilité de Dior entraîne d’excellents résultats, ce doit être une conséquence et non un objectif.»

Qui dit long terme, dit renouvellement de générations. «Nous rencontrons effectivement des clientes de plus en plus jeunes, qui se passionnent pour les savoir-faire de nos ateliers et comprennent le supplément d’âme d’une pièce créée pour soi, sur soi. Mais elles attendent aussi une attitude mo-derne ancrée dans son temps», ajoute Maria Grazia Chiuri qui cite sa toute première tenue haute couture: un manteau en cachemire Valentino de l’époque où elle officiait à la tête de la maison italienne. «C’est un privilège de posséder une telle pièce. J’ai également un smoking haute couture que les ateliers de Dior m’ont réalisé et qui est devenu mon fétiche. Par exemple, ce soir (hier lundi, NDLR), j’ai la chance d’être invitée par le président Macron à l’occasion du dîner en l’honneur du président italien. Sincèrement, je n’ai pas eu le temps de me pencher sur ma tenue. Le dresscode, c’est robe longue, mais je sais qu’au dernier moment, si je n’ai rien trouvé, je ferai une entorse au règlement et je porterai ce costume que j’adore!»

La Fédération remercie Hélène Guillaume et vous invite à découvrir l’ensemble des contenus Mode du Figaro via ce lien.

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